1. Cet important récit d’Aurélie Silvestre est celui du procès des attentats terroristes qui ont eu lieu au Bataclan, au stade de France et aux terrasses de restaurants, à Paris en octobre 2015.
Aurélie Silvestre y a perdu son compagnon, Mathieu, tué au Bataclan. Elle était alors maman d’un petit garçon de deux ans et enceinte de cinq mois d’une petite fille. Victime des attentats, elle entame un long parcours de deuil : deuil de son compagnon qui est le père de ses enfants, de son couple, de la famille qu’ils formaient à trois et auraient dû former à quatre.
2. Depuis les attentats, elle s’est resserrée autour de ce duo mère-fils puis trio, veillant à accueillir sa fille et lui faire une place dans ce monde qu’elle ne comprend plus.
Son énergie est mise à ce travail de deuil tout en veillant à préserver et accompagner son fils qui a perdu son père, sa fille qui ne le connaîtra jamais.
3. Elle est volontaire et active et décide d’assister au procès, en 2021. Elle ira du premier jour au dernier et y fera son témoignage lors du temps réservé aux victimes.
Son récit nous permet de l’accompagner le temps que durera le procès. Car il s’agit bien d’un accompagnement, un peu comme si elle nous entraînait à ses côtés, partageant avec nous, lecteurs, ses doutes, ses questions, ses peurs, ses difficultés, ses émotions riches et variées au fil des neuf mois du procès.
Nous l’accompagnons aussi durant ce temps dans sa vie chez elle, avec ses enfants, son nouvel amoureux, sa famille, ses amis, ses rencontres.
4. On ne ressort pas indemne d’un tel récit.
En effet, au début, le procès la replonge dans ce qu’elle vivait juste après les attentats, elle revit les mêmes émotions : peurs, hypervigilance, difficultés diverses dont celle de côtoyer les autres quels qu’ils soient.
Cela va passer au fil des jours et des audiences et aussi des rencontres qu’elle fera.
D’autres émotions la traverseront, et nous accompagneront au cours de notre lecture.
5. Elle vivra la culpabilité de tenir à son statut de victime, le plaisir d’être de ce voyage partagé, accompagnée par tous ceux, connus et inconnus, qui sont là eux aussi.
Au fil du temps elle connaîtra le réconfort de rencontres précieuses, joyeuses parfois, chaleureuses avec d’autres victimes avec lesquelles il est possible de partager la douleur mais aussi avec des avocats, des témoins, des journalistes, souvent autour d’un verre pris ensemble au café, à côté du Palais de Justice. De nouvelles amitiés naîtront qui peut-être ne dureront que le temps du procès…
Parfois la culpabilité, la honte même, de pouvoir « s’offrir » ce temps et la difficulté dans ses relations avec ceux qui n’en sont pas. Son amoureux ne la comprendra pas et la quittera.
6. Il y aura des moments de rires, rires partagés, comme un rire « résistant », un rire qui sauve, qui éloigne les terroristes et permet aux victimes de reconquérir la vie, leur vie.
Il y aura des moments insupportables, comme l’écoute des terroristes, qui lui demandera un long temps de digestion. Elle en attend comme une sorte de vérité consolante qu’elle n’obtiendra pas.
Les terroristes lui apparaîtront comme des hommes quelconques, « sans allure », en tenue de jogging pour certains, banalisant leurs actes. Elle sera abattue, parfois révoltée.
7. L’attitude du seul survivant, qui n’a pas fait sauter sa bombe, la révolte et la laisse meurtrie. En effet, parfois il revendique son droit au silence, parfois il décide de répondre à certaines questions, parfois il se moque des interventions de certains avocats, du juge même, parfois il refuse de se présenter et reste dans sa cellule toute la journée.
8. Du procès qui durera neuf mois, elle raconte les faits, les anecdotes, les rencontres qu’elle y fera. Elle raconte les longs temps consacrés aux rapports des experts, de la police, les témoignages bouleversants des victimes, dont le sien, les interrogatoires des terroristes, les plaidoiries des avocats des victimes comme celles des terroristes.
Elle raconte aussi l’attitude remarquable du juge Jean-Louis Peries, certaines de ses interventions qui feront penser qu’il défend les victimes alors qu’il place les accusés face à leurs actes et aux conséquences de ceux-ci, ainsi que face à leurs responsabilités.
9. Le procès a bouleversé la vie d’Aurélie Silvestre et l’a remplie.
Les rencontres dans le Palais et au café d’à côté lui permettent de se sentir entourée, « engroupée ». Ces nouvelles appartenances rompent sa solitude et ces moments sont aussi nécessaires que les verres qu’ils boivent ensemble avant le retour chez elle.
Au fil des jours et des mois, Aurélie Silvestre devient plus forte, plus sûre d’elle et de ce qu’elle veut et peut.
10. Un ami lui dit un jour : « Tu es lumineuse ». Cette remarque la renvoie à ce que son compagnon, Mathieu, lui disait. Mais, après les attentats et la perte de Mathieu, elle avait perdu « sa lumière ». Vers la fin du procès cette lumière réapparaît.
Assister au procès a été, pour elle, indispensable. On sent bien le chemin parcouru, la force qui revient comme la lumière. Les effets du choc, de la perte s’atténuent au fil des séances.
Sa vie reprend non pas comme avant mais comme après. Elle reste blessée, mais à nouveau maître de sa vie, de ses choix.
Assister au procès lui aura donné cette nouvelle force.
Le livre d’Aurélie Silvestre est une magnifique et émouvante leçon de vie pour tous les cabossés de la vie et les autres.