La Colombie et sa Juridiction spéciale pour la paix

Une autre façon de rendre justice

par Helena Rodrigues-Bronchú Carceller - 20 août 2026

Après cinquante ans de guerre civile, au cours de laquelle, de chaque côté, des crimes effroyables ont été commis frappant des milliers de personnes et de familles en Colombie, un accord de paix a été conclu en novembre 2016 dans ce pays.
L’un des volets importants de cet accord est la mise sur pied d’une forme de Justice transitionnelle à laquelle participe notamment la Juridiction spéciale pour la paix créée à cette occasion.
Helena Rodríguez-Bronchú Carceller, avocate internationale spécialisée en droits humains, nous en dit plus.

1. Reconnus coupables d’avoir enlevé des milliers de personnes ou tué des civils, ils n’iront pourtant pas en prison. En septembre 2025, un tribunal colombien a rendu ses premières condamnations pour les crimes d’un conflit armé qui a meurtri le pays durant plus de cinquante ans. À la place de la prison, les responsables consacreront plusieurs années à des travaux de réparation au profit des victimes et de leurs communautés.
Cette décision ne relève pas d’une forme de clémence ; elle traduit un choix réfléchi sur ce que la justice peut et doit accomplir face à des crimes commis à très grande échelle.

2. La Colombie a connu un demi-siècle de conflit interne. L’affrontement entre l’État, les guérillas et les groupes paramilitaires a fait des centaines de milliers de morts, plus de sept-millions de déplacés et des dizaines de milliers de disparus. Lorsqu’un accord de paix est signé en novembre 2016 entre le gouvernement et la guérilla des FARC, une question s’impose : comment rendre justice pour de tels crimes sans rendre la paix impossible ?
La réponse tient dans ce que l’on appelle la justice transitionnelle : l’ensemble des mécanismes qui permettent à une société de sortir d’une période de violence grave tout en demandant des comptes pour les crimes commis. Il ne s’agit pas d’une impunité déguisée, mais d’une démarche qui part d’un constat réaliste : quand des dizaines de milliers de personnes ont pris part à des atrocités, une justice qui voudrait emprisonner chaque responsable est inapplicable et risque de bloquer toute paix. L’objectif est un équilibre difficile : faire répondre de leurs actes les responsables d’atrocités, tout en reconnaissant les victimes, en tenant compte de ce qu’elles considèrent comme justice et réparation, et en favorisant la réconciliation de la société.

3. L’accord de paix a créé le Système intégral de vérité, justice, réparation et non-répétition, qui repose sur quatre composantes complémentaires : la recherche des personnes disparues ; la reconstruction d’une vérité collective sur le conflit, confiée à la Commission de la vérité, dont les travaux sont achevés ; la réparation pour les victimes ; et l’obligation de rendre des comptes devant la justice, confiée à la Juridiction spéciale pour la paix, connue sous le sigle JEP.
C’est elle qui nous intéresse ici. Créée en 2017 pour une durée de quinze ans, sans pouvoir dépasser vingt ans au total, elle juge les crimes les plus graves du conflit, qu’ils aient été commis par d’anciens membres des FARC ou par des militaires et des policiers ; d’autres acteurs, tels des civils ayant soutenu la violence, peuvent comparaitre devant elle à titre volontaire.

4. La Juridiction spéciale pour la paix procède de façon originale. Plutôt que d’ouvrir des milliers de dossiers individuels, elle a regroupé les crimes en grands dossiers thématiques, les macrocasos. On en compte onze aujourd’hui, le délai d’ouverture de nouveaux dossiers étant désormais clos. Certains sont territoriaux et portent sur la situation d’une région particulièrement frappée par la violence. D’autres visent un type de crime précis : parmi eux, les enlèvements, pratiqués massivement par les FARC et qui ont touché quelque 21.000 personnes ; les « faux positifs », ces civils assassinés par des militaires puis présentés comme des combattants tués au combat ; le recrutement d’enfants ; les violences sexuelles et fondées sur le genre ; ou encore les crimes commis contre les peuples autochtones et afro-colombiens.

5. La Juridiction spéciale pour la paix offre un choix aux personnes impliquées. Celles qui reconnaissent leur responsabilité, disent la vérité et s’engagent à faire des travaux restauratifs bénéficient de sanctions de substitution à la prison : entre cinq et huit années de travaux au profit des victimes et des communautés touchées, comme le déminage ou la restauration et reforestation de terres dévastées, la construction de lieux de mémoire et de mausolées en hommage aux victimes, les travaux de menuiserie et d’aménagement d’infrastructures communautaires dans leurs lieux de vie, ou encore l’appui sur le terrain pour la recherche et la localisation de personnes disparues. Celles qui refusent de coopérer sont renvoyées devant la justice pénale ordinaire, où elles encourent des peines de prison ordinaires pouvant aller jusqu’à vingt ans.

6. En quoi cela diffère-t-il d’un tribunal ordinaire ? Devant une juridiction classique, la victime reste souvent en marge d’une procédure centrée sur la culpabilité et la peine. À la Juridiction spéciale pour la paix, elle occupe une place centrale. La vérité y joue un rôle particulier : lorsque les responsables coopèrent, les victimes peuvent entendre, parfois pour la première fois, ce qui s’est réellement passé. Pour les familles de « faux positifs », par exemple, apprendre de la bouche des auteurs que leur fils ou leur frère n’était pas un guérilléro, mais qu’il a été délibérément tué puis maquillé en combattant, compte souvent davantage qu’une peine de prison : c’est la possibilité de rétablir un nom et de clore un deuil. Cette dimension de reconnaissance est au cœur du projet.

7. Les premières sentences, rendues en septembre 2025, donnent corps à ce modèle. La première a condamné les sept derniers chefs des FARC pour l’enlèvement de milliers de personnes ; la seconde, douze anciens militaires du bataillon « La Popa », reconnus responsables de l’assassinat de 135 civils, ensuite maquillés en morts au combat.
Ayant reconnu les faits, aucun n’ira en prison : leur sanction, plafonnée à huit ans, s’exécute dans des projets de réparation conçus avec les victimes — recherche des disparus, déminage, travail de mémoire, restauration de l’environnement —, sous liberté restreinte et géolocalisation électronique, avec la surveillance d’un mécanisme de la Juridiction spéciale pour la paix appuyé par les Nations Unies.
Certains de ces projets, comme l’action contre les mines, sont menés conjointement par d’anciens militaires et d’anciens guérilléros : la réconciliation ne se joue plus seulement entre victimes et responsables, mais aussi entre les anciens adversaires.

8. Ces condamnations montrent que le modèle peut fonctionner, mais elles ouvrent des questions. Le contenu des sanctions est désormais fixé. L’essentiel reste à venir : leur mise en œuvre concrète et les conditions exactes de la restriction des droits des condamnés, dont plusieurs éléments doivent encore être précisés.
L’autre grand défi tient aux violences sexuelles : alors qu’ailleurs un certain niveau de reconnaissance a permis au système d’avancer, les auteurs de ces violences demeurent particulièrement réticents à reconnaitre leur responsabilité et les victimes se heurtent à des obstacles spécifiques pour témoigner. La manière dont la Juridiction spéciale pour la paix relèvera ces défis dira beaucoup de la portée réelle de ce modèle.

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